Ok

En poursuivant votre navigation sur ce site, vous acceptez l'utilisation de cookies. Ces derniers assurent le bon fonctionnement de nos services. En savoir plus.

  • Le Travailleur

     

    "Le désespoir le plus amer d'une vie consiste à ne s'être pas accompli, à n'avoir pas été à la hauteur de soi-même. L'"individu" ressemble alors au fils prodigue qui a dissipé à l'étranger dans l'oisiveté sa part d'héritage, qu'elle ait été considérable ou réduite -et pourtant il ne saurait faire aucun doute qu'on l'accueillera à son retour dans sa patrie. Car la part d'héritage inaliénable de l'"individu", c'est qu'il relève de l'éternité, et dans ses moments suprêmes et sans ambiguïté, il en est pleinement conscient. Sa tâche est d'exprimer cela dans le temps" (p.67).

     

    "L'un des efforts du XIXème siècle vise, conformément à la conception fondamentale selon laquelle la société est née par contrat, à transformer toutes les relations possibles en relations contractuelles et résiliables. L'un des idéaux de ce monde est donc atteint avec beaucoup de logique lorsque l'individu peut résilier son caractère sexuel, le déterminer ou le changer par une simple inscription sur le registre de l'état civil" (p.158).

     

    "La terre possède encore des vallées reculées et des récifs aux riches couleurs où ne retentissent ni le sifflet des usines, ni la sirène des vapeurs, elle possède encore des chemins romantiques. Il y a encore des îles de l'esprit et du goût, ceintes de valeurs éprouvées, encore des digues et des brise-lames de la foi derrières lesquels l'homme "peut aborder en paix". Nous connaissons les tendres jouissances et les aventures du coeur, et nous connaissons le son des cloches qui promet le bonheur. Ce sont des espaces dont la valeur, dont la possibilité même nous sont confirmés par l'expérience. Mais nous nous trouvons en pleine expérimentation ; nous pratiquons des activités qu'aucune expérience n'a fondées. Fils, petits-fils et arrière-petits-fils de sans-Dieu auxquels même le doute est devenu suspect, nous traversons dans notre marche des paysages où la vie est menacée par des températures trop hautes ou trop basses. Plus les "individus" et les masses sont lassés, plus s'accroît la responsabilité qui n'échoit qu'à quelques-uns. Il n'y a pas d'issue, pas de chemin de traverse ni de retour en arrière ; il importe plutôt d'intensifier la force et la vitesse du processus où nous sommes pris. Il est bon, alors, de ressentir que sous l'excès dynamique du temps se cache un centre immobile" (p.249)

     

    "En fait, le paysage des chantiers qui caractérise notre temps et que l'on nomme généralement paysage industriel a déjà très uniformément recouvert le globe terrestre de ses constructions et de ses installations, de ses villes et de ses zones industrielles. Il n'y a plus de région qui ne soit enserrée dans un réseau de routes et de rails, de câbles et de fréquences radio, de lignes aériennes et maritimes. il est de plus en plus difficile de décider en quel pays et même en quelle partie du monde ont été prises les images qu'a fixées l'objectif photographique. Il ne fait aucun doute que cette transformation, dans sa phase initiale qui vient de s'achever, possède aussi en ce sens un caractère destructeur, qu'elle fait voler en éclat l'originalité des paysages naturels et culturels où elle multiplie les corps étrangers ; nous ne manquons pas de documents du passé pour attester que dès le début de ce processus les esprits responsables en ont pris conscience avec inquiétude. Nous retrouvons ici, illustrée par les paysages, cette même dissolution que nous pouvions observer sur les "états", dans le cadre de la communauté humaines, et plus tard sur les formes de la société bourgeoise ; mais nous savons que les destructions de cette nature sont trop profondes et trop motivées pour qu'on puisse y mettre un terme, et qu'on puisse atteindre de nouvelles harmonies sans être passé d'abord par ce stade de destruction" (p.270-271).

     

    Ernst JÜNGER, Le travailleur, coll. "Choix et Essais", Christian Bourgois Editeur, 1981 (titre original : Der Arbeiter, 1932).